Les affaires Jessus et Peyroche: Règlements de comptes ou fraude scientifique? (1)

Pendant que les présidents de l’Office français de l’intégrité scientifique (OFIS) et du Hcéres, où est installé l’OFIS, sont auditionnés par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifique, un changement précipité a été annoncé à la tête du CNRS. Anne Peyroche présidente du CNRS par intérim, depuis le 24 octobre 2017, a été remplacée par Antoine Petit.

Cet article a été publié, le 26 janvier 2018, sur Mediapart par Seraya Maouche.

Dans un pays où il y a seulement 26 % de femmes dans la recherche scientifique selon les derniers chiffres de l’Institut des statistiques de l’UNESCO, avoir une femme à la direction du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ou à la tête de son Institut des sciences biologiques (INSB) est plutôt prometteur pour la place des femmes en sciences. Les Français sont-ils prêts à voir plus de femmes à des postes à haute responsabilité, Titiou Lecoq nous répond dans Slate « qu’il existe en France, en 2017, des endroits dans lesquels les femmes ne peuvent pas pénétrer. Des territoires d’exclusion. » L’auteur rappelle que les femmes sont « trop rares à la tête des établissements d’enseignement supérieur ».

Ces dernières semaines, deux femmes scientifiques sont sur la sellette sur la base d’un ensemble d’allégations pour fraude académique, principalement des manipulations d’images dans leurs publications scientifiques. Des commentaires, qui ont été publiés sur la plateforme PubPeer, ont ciblé les articles de ces deux femmes scientifiques.
La première affaire concerne la scientifique Catherine Jessus, elle est biologiste spécialisée dans la division cellulaire et la formation des gamètes. Elle dirige depuis 2013 l’INSB. La seconde affaire concerne Anne Peyroche, ex-présidente par intérim du CNRS et chercheuse au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Prix Irène Joliot-Curie de la « jeune femme scientifique de l’année » en 2010, Anne Peyroche a été nommée, le 18 janvier 2016, directrice générale déléguée à la science du CNRS par Alain Fuchs, président du CNRS à qui elle succède le 24 octobre 2017. Ce dernier a été nommé président de Paris Sciences & Lettres.

L’association Éthique & Intégrité, qui a été fondée pour défendre les victimes de la fraude scientifique et les femmes en sciences, a reçu de nombreux messages dans le cas de Catherine Jessus. Certains de ces messages ont été signés par des directeurs de recherche CNRS, d’autres anonymes. Cette situation révèle à la fois l’absence d’une politique claire au CNRS pour traiter les questions de la fraude académique, mais aussi l’utilisation, par certains chercheurs, des allégations pour fraude académique pour des règlements de comptes.

L’absence de transparence

Nous l’avons déjà discuté dans le cadre de l’affaire Voinnet, la France est unique dans sa gestion opaque et non transparente des affaires de fraude scientifique. Dans des pays tels que l’Allemagne et la Suède, les commissions d’investigation des allégations pour fraude scientifique publient des rapports détaillés en rappelant la chronologie de l’affaire, ainsi que des détails sur le déroulement et les résultats des investigations. Dans le cas de Kathrin Mädler, la Fondation allemande pour la recherche (Deutsche Forschungsgemeinschaft; DFG), qui a lourdement sanctionné cette chercheuse en diabétologie, a publié un communiqué détaillé sur cette affaire. L’université de Brême où travaille Mädler a également publié un rapport détaillé, en allemand et en anglais, sur ce cas de fraude académique. En décembre dernier, l’université d’Uppsala a également joué la transparence dans le cadre de l’affaire de la biologiste marine Oona Lönnstedt et du limnologue Peter Eklöv.
Dans le cas de l’affaire Jessus, cette dernière a sollicité elle-même la mise en place d’une commission scientifique de la part de l’université Pierre et Marie Curie (UPMC), dont dépend son laboratoire de recherche. C’est plutôt au CNRS ou à l’UPMC de déclencher des investigations.
Aucun communiqué sur cette affaire n’a été rendu public par cette commission d’investigation. En attendant la réponse de la direction de communication de l’UPMC pour nous fournir des informations sur cette commission, les éditeurs des revues, qui ont publié les articles critiqués, mènent actuellement des investigations. L’UPMC est connue pour sa mauvaise gestion des cas de fraude académique.

« L’académicien Olivier Pironneau, qui dirigeait la délégation à l’intégrité scientifique de l’université Paris VI, a signé en 2013 un document avec des informations fausses pour soutenir la méconduite scientifique d’un groupe de chercheurs et intimidait une femme victime de plusieurs cas fraude scientifique à l’INSERM/Université Paris VI », pour rappeler ce que nous avons écrit, le 16 octobre 2016.

C’est Catherine Jessus elle-même qui a communiqué les conclusions de cette commission au Conseil Scientifique du CNRS, aux directeurs de laboratoires de l’INSB, au conseil scientifique de l’INSB, ainsi qu’aux sections du Comité National qui relèvent de l’INSB considérant ainsi que l’affaire est close. Cependant, ce n’est pas à elle de clore son affaire. C’est aux commissions indépendantes et aux conclusions des investigations en cours au niveau des revues scientifiques, où sont publiés ses articles qui ont fait l’objet d’allégations pour manipulation des images, de dire s’il s’agit de fraude académique ou d’erreurs honnêtes. Rappelons que Catherine Jessus a fait l’objet de nombreuses attaques en ligne et de publications de fausses informations sur son cas. Nous reviendrons en détails sur cette affaire dans la seconde partie de ce dossier avec des éléments de réponse, qui ont été apportés par la biologiste.

S’agissant du cas Anne Peyroche, la gestion de cette affaire est un vrai scandale pour les institutions françaises. Aucune information n’a été rendue publique par le CEA sur la désignation d’une commission d’investigation. Des informations contradictoires ont été données par le service presse du CEA. Contacté avant-hier, le CEA nous a répondu qu’il n’a pas plus d’éléments d’information à fournir que ce qu’ils ont communiqué à l’AFP. Cette institution nous a informé aussi qu’il y a une enquête en cours, est-ce que cela signifie qu’Anne Peyroche a été sanctionnée avant que la commission puisse rendre ses conclusions?

La réaction d’Anne Peyroche aux critiques de ses articles sur PubPeer, une démarche à saluer

Contrairement à ce que certains chercheurs français, notamment séniors, pensent, PubPeer n’est pas une plateforme de délation ou de dénonciations anonymes qui ciblent les chercheurs du CNRS. Il s’agit d’une plateforme de « post-publication peer review » (PPPR) pour commenter les articles scientifiques, non pas avant leur publication mais après. Les chercheurs peuvent ainsi effectuer des signalements d’irrégularités ou de fraude dans les publications scientifiques. PubPeer laisse le choix aux chercheurs désirant commenter les articles de le faire de manière anonyme ou en divulguant leur identité. Il existe un débat légitime sur le caractère anonyme des commentaires, nous reviendrons sur ce point dans un prochain article sur les plateformes de PPPR. Cependant, si les comités d’éthique et les délégations à l’intégrité du CNRS ou d’autres institutions fonctionnent correctement, les chercheurs n’iront certainement pas écrire sur des plateformes en ligne. La publication d’un travail de recherche est le début du débat scientifique, commenter une publication est donc une démarche saine sauf pour celles et ceux qui ont des choses à se reprocher.

Contrairement à beaucoup de scientifiques qui réagissent très mal dès qu’un de leurs articles est commenté sur la plateforme PubPeer, la biologiste Anne Peyroche, ainsi qu’un de ses co-auteurs, ont répondu publiquement aux commentaires portant sur ses articles en partageant en ligne des images et des données qui ont servis à préparer ses publications.

« Merci d’avoir pris le temps de publier les données originales. Cela efface tout doute que j’ai pu avoir« , lui a répondu un des chercheurs qui ont initialement critiqué un de ses articles.

Contacté vendredi dernier, la chercheuse Anne Peyroche n’a pas encore répondu à notre invitation à commenter cette affaire, qui a commencé le 3 novembre dernier après que des accusations pour manipulations d’images dans des articles co-signés par cette scientifique ont été publiées sur PubPeer.

Un changement précipité a été annoncé à la présidence du CNRS

« La biologiste Anne Peyroche, présidente par intérim du CNRS et employée du CEA, a été convoquée en début de semaine par sa hiérarchie pour un entretien destiné à l’éclairer sur des anomalies constatées dans certains de ses articles. Dans l’urgence, l’informaticien Antoine Petit a été désigné, jeudi 18 janvier au Journal officiel, président par intérim de l’organisme, alors même qu’il était prévu qu’il soit nommé lors du prochain conseil des ministres, le 24 janvier, après avoir été auditionné cette semaine par deux commissions parlementaires », écrit Le Monde du 19 janvier 2018.

Un communiqué, « lapidaire » estime Le Figaro, du Ministère de lʼEnseignement supérieur, de la Recherche et de lʼInnovation, a annoncé, le 18 janvier dernier :

« A l’issue des auditions auxquelles ont procédé les commissions permanentes compétentes de l’Assemblée nationale et du Sénat et du vote favorable qui les a suivies, Frédérique Vidal a nommé ce jour par arrêté Antoine Petit, Président du C.N.R.S. par intérim. Il succède à Anne Peyroche, qui occupait les fonctions de Présidente par intérim de l’organisme depuis le 24 octobre 2017 et qui se trouve pour l’heure empêchée. »

Anne Peyroche est donc « empêchée » selon ce communiqué. Dans la langue française, cette expression a, au moins, 15 synonymes. Lequel doit-on considérer pour interpréter correctement ce communiqué? « bloquée », « prohibée », « gênée », « interdite »,..

Contacté hier, le cabinet de Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, nous a confirmé que nos questions ont été transmises à Marie Francolin, conseillère communication et presse à ce ministère.

Le CEA a choisi « souffrante » qui ne figure pas dans la liste des synonymes du mot « empêchée »! Le responsable du service presse du CEA nous a confirmé qu’Anne Peyroche est « souffrante » et qu’elle est donc dans l’incapacité d’assumer ses fonctions. Ce responsable ne précise pas depuis quand Peyroche est « souffrante », avant la convocation par sa hiérarchie au CEA ou après?

Le diabétologue et généticien Philippe Froguel, qui dirige un laboratoire de recherche au CNRS, a écrit sur son compte Twitter : « Selon des journalistes, Anne Peyroche serait mise en procédure de mise à pied par le CEA pour fraude et serait en dépression expliquant son « empêchement ». Mais le CEA n’a pas confirmé/infirmé ».

La nomination d’Antoine Petit à la présidence du CNRS figure à l’ordre du jour du Conseil des Ministres du 24 janvier 2018.

« Sur proposition de la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation : M. Antoine PETIT professeur des universités, est nommé président du Centre national de la recherche scientifique », écrit le compte-rendu du Conseil des Ministres du 24 janvier 2018.

The Scientist estime qu’il n’est même pas clair si le remplacement d’Anne Peyroche est lié aux récentes révélations sur la manipulation des images dans ses publications.


Le Monde toujours sélectif et misogyne

Le quotidien Le Monde a gardé le silence sur l’affaire des plagiats d’Étienne Klein, le journal a même relayé la tribune réponse de ce dernier qui contient de fausses informations et de désinformation des lecteurs. Aucun article sur l’affaire Jessus! David Larousserie, qui a co-signé l’article sur Anne Peyroche, a recueilli les commentaires de Catherine Jessus pour son dossier sur la fraude scientifique, qui a été publié en septembre et octobre derniers, sans signaler aux lecteurs qu’elle fait l’objet d’investigations pour fraude scientifique. La presse ne devrait pas être sélective dans la publication de ces affaires de fraude. Nous l’avons déjà écrit, les femmes scientifiques fraudent moins que les hommes, mais des femmes malhonnêtes qui fraudent et qui violent les règles de bonne conduite académique existent. L’exemple le plus dramatique sur le plan humain est sans doute celui de la chercheuse japonaise Haruko Obokata dont ses fraudes à l’institut RIKEN ont conduit au suicide de son directeur, l’éminent biologiste japonais Yoshiki Sasai, en 2014.

La réponse du CEA

Un directeur de recherche CNRS nous a dit avant-hier « qu’il vaut mieux être femme scientifique au CNRS qu’au CEA », une allusion au traitement inégalitaire des affaires Jessus et Peyroche. Quatre publications co-signées par Anne Peyroche ont fait l’objet de critiques sur PubPeer, elles sont neuf dans le cas de Jessus. Si l’on considère la manière dont le CEA gère les affaires de fraude lorsqu’il est question d’hommes scientifiques, on peut dire qu’Anne Peyroche a fait l’objet d’une réaction violente et disproportionnée. Le CEA aurait-il des éléments, qui n’ont pas été rendus public, pour justifier cette réaction?
Le service communication du CEA, qui est un vrai organe de langue de bois, nous a répondu sur la comparaison des cas Klein et Peyroche que ce n’est pas la même chose lorsque la fraude concerne des publications scientifiques ou des ouvrages! Notre réponse à cet argument aberrant, qui est utilisé par le CEA et par Étienne Klein lui-même, a été publiée en janvier 2017.

Antoine Petit est pour le respect de la présomption d’innocence

Nommé président du CNRS, l’informaticien Antoine Petit, co-auteur de « Chercheurs et entrepreneurs : c’est possible ! Belles histoires du numérique à la française », est pour le respect de la présomption d’innocence. Le service presse du CNRS, nous a confirmé hier que le nouveau président du CNRS a demandé des éclaircissements à l’administrateur général du CEA, Daniel Verwaerde. Une démarche à saluer car si les figures d’un article sont commentées cela ne signifie pas forcément qu’un acte de fraude scientifique a été commis par son ou ses auteurs.
Ce que beaucoup de gens ignoraient, est qu’après les révélations sur les plagiats d’Étienne Klein, ce dernier a été limogé de son poste de président du conseil d’administration de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST) et a été remplacé par Antoine Petit. Le 26  avril dernier, un décret signé par l’ancien Président de la République, a mis fin aux fonctions d’Étienne Klein à la présidence de l’IHEST. Avant d’occuper ce poste, Antoine Petit a succédé à Michel Cosnard, le président actuel du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), à la présidence de l’INRA, qu’il a dirigé du 28 septembre 2014 au 26 avril 2017.


Solidarité avec Peyroche, critiques envers Jessus

« Je connais Anne Peyroche depuis sa thèse. Comme toutes celles et ceux qui ont travaillé à ses côtés, je n’ai pas le moindre doute sur son intégrité scientifique », écrit la chercheuse Peggy Baudouin-Cornu sur Twitter.

Un groupe de scientifiques, qui commente souvent l’actualité scientifique en France, a publié : « Le conseil scientifique du CNRS a estimé aujourd’hui que la décision d’écarter Anne Peyroche a manqué de mesure et de sérénité. Il n’a pas évoqué le cas significativement plus inquiétant de Catherine Jessus. »
Notre plateforme a reçu, depuis les révélations sur l’affaire Peyroche, de nombreux messages dénonçant « le deux poids, deux mesures » dans la gestion de deux affaires similaires au CNRS. L’absence de transparence sur cette commission mystérieuse de l’UPMC, qui a décidé de clore l’affaire Jessus avant même que les revues scientifiques terminent leurs investigations, complique la situation.

Certains commentaires ont même évoqué des raisons politiques derrière l’affaire Peyroche. Cette dernière a été nommée, en mai 2014, conseillère en charge de la recherche au secrétariat d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche. Elle a ensuite occupé le poste de directrice adjointe du cabinet en charge de la recherche de ce même secrétariat d’État en octobre 2015. Nous avons posé la question au porte-parole du Gouvernement, Benjamin Griveaux, qui n’a pas encore répondu à notre question.

 

 

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